Nietzsche et la Démocratie
EST-CE QUE LES EXTRÊMES SE TOUCHENT ?
Dans la Bataille Syndicaliste, ont paru quelques articles sur Nietzsche et la philosophie nietuschéenne, qui m'intéressent au point de vue économique et social.
Dans un premier article, paru le 3 janvier, le « nietzschéen » Louis Estève a débuot par un article de tendances générales et plutôt purement philosophiques, article qui aurait peut-être passé sous silence dans mes milieux, sans la controverse pour et contre Nietzsche des camarades Charles Albert et Laïeaut, qui en ont fait la suite.
En effet, est-ce que cela intéresse beaucoup les lecteurs de notre journal, de savoir si la « Volonté de Puissance », si chère au cœur de Nietzsche, fut seulement « une Volonté de Puissance artistique », comme son disciple, Louis Estève, a essayé de nous faire croire, et que le philosophe allemand « n'a point dans de thèse propre à favoriser l'impiénalisme national de son pays »?
Malgré que j'ai toujours éprouvé une aversion profonde pour les paradoxes nietzschéens 1, et que je suis de l'avis de Laïeaut, qu'ils constitueraient un véritable poison s'ils étaient jamais pris au sérieux par nos camarades ouvriers, je croyais pourtant que nous avions autre chose à faire en temps-ci, que de la mauvaise philosophie, et qu'on somme l'esprit critique français aurait toujours le dessus sur la métaphysique nietzschéenne, dès que celle-ci toucherait aux événements de la vie sociale réelle.
Cependant, dans un dernier article (du 7 février), Louis Estève cherche à établir une sorte de parallèle entre la philosophie de Nietzsche et la démocratie et à propager ce qu'il appelle « une éducation nietzschéenne de la démocratie ». Il voudrait, dit-il, « surhumaniser la démocratie », « exalter dans son sein les vertus héroïques, ascétiques et rationnelles nécessaires à toute grande évolution », et pour cela il voudrait « remonter à la pure aïrathéatrique, à laquelle nous saurons ne puiser, toutefois, qu'aux heures clues où elle coule claire ».
Alors, je me résidais ! Même si j'étais sûr qu'aucun ouvrier ne prendrait au sérieux des paradoxes de Nietzsche, quand ils tout chent à sa vie réelle, j'entends pourtant montrer par principe, le fossé profond qui sépare la philosophie de ce penseur de tout mouvement démocratique et de toute conception ouvrière. Je le ferai d'autant plus que la « pure source aïrathéatrique » m'a précisément le plus dégoûtée aux heures et aux moments qu'on pouvait dire qu'elle coule claire.
Comment les principes de ce Vaurien prétentieux de Surhomme, de cette « Construction métaphysique, de cette Caricature d'un homme en chair et en se, les principes de Zarathustra devraient guider et éduquer la démocratie ?
Pourtant, la « démocratie », la société libre et égalitaire où Frêlement populaire a l'influence prépondérante b, (LITON) se hase sur les dures nécessités de la vie réelle, les « pour et contre » de ce mouvement s'expliquent par les difficultés qu'épreuvent les hommes dans la vie, tous les jours, par la conquête de la nature et des forces naturelles. Zarathustra, au contraire, vit du-dessus des nuages, dans la grotte de son rocher, avec son « règle », son « Serpent » et sa « Source ». Voilà pourquoi cet Ermitte halluciné et le « demot », le grand peuple, ne se comprendront jamais !
Je suis entré ici en plein dans ma critique de Nietzsche et des nietzschéens.
Car, ce n'est pas seulement dans la création de sa figure de Zarathustra, mais dans l'ensemble de ses œuvres que Nietzsche a montré d'avoir rien compris aux questions fondamentales de l'existence humaine, parce qu'il n'a rien compris de la production de toutes les nécessités de la vie. C'est pourquoi toutes les figures créées par Nietzsche, manquent de réalisé. Lorsque Nietzsche nous fait rencontrer, à la fin de son livre principal : « Et ainsi parla Zarathustra », les « surhommes », les individus qui se sont formés sur le modèle de son Zarathustra, on se voit en présence d'une collection d'épaves de la société : la Viens Puße, le Zoro cier rusé, le Zoro, le Mendiant volontaire, et ainsi de suite.
Zarathustra lui-même est en somme une espèce de l'aïréant idéalisé. À ses côtés, on compagnie de l'Aigle et du Serpent qui lui apprirent : le miel frais s, on sent à chaque instant que Nietzsche ne se doua pas de ce que la race humaine a besoin pour vivre de tant de millions de tonnes de charbon, tant de pierres de construction, tant de bois de charpente, tant de blé et de viande par an, et que « l'Aigle » et le « Serpent » ne nous apportent rien de ces nécessités de la vie.
Cela pouvait et passer encore à l'époque de l'Évangile de Jésus, lorsqu'on pourrait croire que toute une foule pouvait être nourrie, de par un miracle, avec quelques poissons, ou croire à la transformation naturelle : c'est en vin, tout comme les enfants croient aux contes de ma Mère l'Oie.
Mais une philosophie construite dans nos temps modarans, en dehors de la vie réelle, doit nécessairement créer des figures humaines mesuragères.
Zarathustra lui-même ne recueille pas la sagesse en scrutant les phénomènes de la vie réelle, mais en se retirant de cette vie hydrobente, si riche dans ses révélations, pour aller vivre dans les superbes neiges éternelles de la Montagne, avec Madame la Lune. C'est là qu'il apprend à pénétrer les cœurs et les consciences des hommes!!!
J'ai toujours attribué la conception caricaturale de la vie humaine, chez Nietzsche, à sa qualité de professeur d'Université et à ses études faites en dehors de la vie de tous les jours. La faute principale de la presque totalité de nos philosophes a été toujours de connaître trop peu la vie, et avec la prédilection de la philosophie allemande pour la métaphysique, si développée chez Nietzsche, il ne faut pas nous donner de ne trouver dans ses œuvres que de parts abstractions au lieu d'hommes vivants.
« Nietzsche serait la vie de son Zarathustra en toute réalité », écrit son biographe, Peter Gart, dans la préface allemande de son œuvre principale. Cependant, lorsque le philosophe ermitte descend de la hauteur de sa montagne pour apprendre au monde sa sagesse « surhumaniste », vaut-il alors la peine de mettre ses principes en rapport avec les masses ouvrières qui vivent à la sueur de leur front?
Nietzsche lui-même la compris autrement. Peter Gart d'oeffees, p. 1) constate chez le Philosophe, dans toutes les trois périodes de sa vie, un « refus impérieux de notre démocratie », par laquelle il se sentait « déguisé » (angouident). Nietzsche venait dans la démocratie « le signe le plus évident de la désadresse et, avant tout, du manque de grandes conceptions, d'hommes supétenus après à ouvrir de nouvelle voie ».
Nietzsche lui-même a consacré à ses principes, sur ce point, un petit chapitre de son Zarathustra qui porte comme titre : « Sur la canaille » (Vom Gesinde). N'ayant pas la traduction française du livre sous la main, le traduis sur mon exemplaire de l'original allemand :
« Mais je me demandais un jour, et la question m'étranglait presque : Comment ? Est-ce que la Vie a encore besoin de la Canaille?
» L'unité des sources empoisonnées et des feux paurés et des rêves couillés et des vers dans le pain de la vie!...
» Et je rcevrais le dos aux Gouvernants, lorsque je voyais, ce qu'on appelle gouverneur de nos jours : faire le trade mesquin et marchander sur le Pouvoir — avec la Canaille!
» Plus d'un homme, qui se détournait de la vie, n'entendait se détourner que de la Canaille : il ne voulait pas partager avec la Canaille la source et le feu et les fruits.
» Et plus d'un homme, qui allait dans le désert et souffrait de la soif avec les animaux sauvages, refusait seulement de se casser autour de la citerne avec de sales chaméliers. »
Pourtiens-nous, en face d'une attitude pareille, nous contenter de cette remarque de Louis Estève : « Ne vous laissez pas choquer par son attitude de dédain aristocratique : c'est un travers dont il n'a pas dû voir l'illegitime... Lorsque la démocratie triomphera, grâce à l'expérience acquise et à l'accétisme énergique, ne sera-elle pas devenue elle-même, dans son ensemble, son aristocratie! »
Ah! non, il ne s'agit ici ni d'un illégitime, ni d'un jeu de mots sur l'aristocratie démocratique, sorte de combinaison du feu et du l'eau. Le dédain de la « Canaille », de la « Populaire » (der Pabel), est dans toute pensée de Nietzsche et fait part de tout son rébalandage de paradoxes aristocratiques.
L'accétisme nietzschéenne, du reste, est fort problématique, non seulement quant à son effet dans les milieux ouvriers, mais aussi chez la « surhomme » du philosophe allemand.
Le terrazzier qui doit dix heures par jour fouiller la terre humide, a besoin d'autre chose que d'accélérer héroïque ; il a besoin d'un bon repas et de bons vêtements. Et quant au « surhomme » philosophique, rappelons-nous seulement les paroles suivantes de Zarathustra :
« Le meilleur appartient aux miens et à moi, et si l'on ne nous le donne pas, nous le prendrons : La meilleure nourriture, la ciel le plus pur, les pensées les plus fortes, les femmes les plus belles! » (Max sprach Zarathustra, Ainsi parla Zarathustra, p. 41).
Nous ne saurions non plus accepter comme un argument contre le Zarathustrisme ce que dit Louis Estève ; qu'il ne faut pas juger les œuvres du prophète allemand d'après ses disciples, les « nietzschéens de parade », l'agnons quand même un peu l'ordre d'après les fruits ! Nietzsche, lui-même, en fait autant. Lorsqu'il s'élève contre les poètes et contre le Christ, auquel il conteste la qualité de Sauvens, il dit à bon droit : « Cen disciples devraient avoir un peu plus l'air d'être » sauvés » (Ibid., p. 129.)
Partièrement ! Appliquons cela un peu aussi aux nietzschéens dans le mouvement anarchiste.
J'ai lutté avec ces anarchistes individualistes qui, à l'âge de dix-huit ans, tout en ne connaissant pas encore la vie et tout en étant des bons à rien, avaient déjà ce sacré élitiste de la « Foulé », de la « Canaille ».
Un des meilleurs de ces disciples que j'ai jamais rencontrés nous invitait à suivre l'exemple du hêtre, du chêne, en donnant nos petits sacrifices au « peuple », comme l'achec qui sème ses bouilles à trois vents, mais en tenant toujours la tête élevée dans les airs, haute au-dessus de la « foule ».
Les vrais « surhommes » et « surfemmes » que nous avons connus dans notre mouvement ouvrier n'ont jamais montré ce dédain aristocratique. L'apercevoir la bonne Louise Michel ! Est-ce qu'on a jamais pu dire d'elle : « Voilà une sonconge de services de Louise ; elle-même, elle reste à distance de la Canaille » ? Aurait-elle jamais mérité sa statue à Montmartre que l'artiste a voulu faire « ses seuls, parce que la bonne Louise ne se plaçait jamais sur un socle et vivait avec le peuple, terre à terre ?
Non, entendons-nous bien. Dans la préface allemande d'un autre des livres saisis de l'individualisme anarchiste : L'Évoque et sa Propriété, de Max Sterner, Paul Lanstebach rappelle les paroles d'un critique français, disant que c'est « un livre qu'on quitte monarque ».
C'est un peu le même cas avec Nietzsche. Eh bien, faisons tous ces « monarques », tous ces « aristocrates », se débrouiller entre eux, et ne nous occupons pas d'eux. Qu'ils entoûrnent loin de nous, avec l'Aigle, à la Source de la montagne !
Disons-le hautement : Nietzsche est la philosophie de ces boheman et généraux allemands qui n'ont pas encore été détrônés par la Démocratie, par la Révolution sociale. C'est le philosophe des Vos Kreitschke et des Vos Rombardi. C'est le philosophe de Guillaume II et de sa « Volonté de puissance » manique et criminelle.
